Le retour depuis la Relation, notes de Cotonou

Par · Fondateur et directeur des programmes culturels · Cotonou, Bénin · Publié le 20 juillet 2026 · Lecture 8 min

Notes d’un opérateur qui reçoit la vague francophone du retour — après le silence d’État, après les créolités, depuis la côte d’où sont partis, entre autres, celles et ceux qui ont fondé Saint-Domingue.

Une visiteuse — elle m’a demandé de ne pas la nommer, je ne la nommerai pas — est arrivée à Cotonou en octobre 2025 avec sa mère. Elles venaient de la Martinique. Sa lignée maternelle avait été suivie à travers trois générations jusqu’à un patronyme qui, dans les registres du bagne colonial de Fort-de-France, s’écrivait de deux manières différentes selon le fonctionnaire qui tenait la plume. AncestryDNA lui avait donné Nigeria/Bénin avec un pourcentage important. Elle avait lu le Cahier de Césaire au lycée. Elle avait relu Traversée de la mangrove de Condé cet été-là. Elle m’avait envoyé, à la demande d’entretien de découverte, un court paragraphe qui commençait par cette phrase : « Ce n’est pas un pèlerinage. C’est un travail. »

Sa mère, qui écoutait sur la véranda de l’hôtel le premier soir en regardant la lumière tomber sur la lagune, a dit ceci — je le note tel qu’elle l’a dit : « Ma grand-mère parlait avec ses morts. Je viens voir depuis où elle leur parlait. »

C’est ce que le retour depuis la Relation ressemble, vu d’ici.

Ce que la vague francophone apporte que la vague anglophone n’a pas apporté

Entre 2019 et 2023, le Ghana a accueilli plus d’un million de visiteurs sous les bannières Year of Return et Beyond the Return. Cette campagne a fait ce que les premières vagues font — elle a rompu le silence, elle a rempli les vols, elle a rendu le pèlerinage visible dans la grande presse afro-américaine. Elle était nécessaire. Elle a produit ce qu’on peut appeler la première vague.

Il n’y a pas eu d’équivalent francophone. Ni l’État français, ni le gouvernement haïtien, ni les autorités des Antilles-Guyane n’ont porté de campagne de retour comparable. Les raisons sont politiques et anciennes, et nous ne prétendrons pas les résoudre dans une note de journal. Ce que nous constatons depuis Cotonou, c’est que la conséquence pratique de ce silence francophone est double : d’une part, les visiteurs francophones qui arrivent chez nous en 2026 arrivent souvent seuls ou en petit groupe, sans avoir été précédés par une conversation d’État ; d’autre part, précisément à cause de ce silence, ils arrivent avec une préparation intellectuelle propre — souvent scolaire (Césaire, Fanon lus au lycée dans les Antilles), souvent politique (la question de la réparation, présente dans la conversation antillaise depuis longtemps), souvent littéraire (Condé, Chamoiseau, Confiant).

La deuxième vague anglophone est différente de la première anglophone en degré — mieux préparée, moins pèlerinage, plus travail. La vague francophone n’a pas de première anglophone à dépasser : elle est autre chose. Elle est ce que le retour depuis la Relation produit — un travail intellectuel et affectif qui ne se dit pas dans les mêmes catégories que le pilgrimage américain.

Trois choses que nous voyons depuis le sol

Un — la Relation se dépose lentement

Les visiteurs francophones que nous recevons arrivent avec Glissant, avec Césaire, avec Fanon dans les valises — souvent lus depuis longtemps, souvent relus juste avant le départ. Ce qui frappe, c’est que ces textes ne servent pas à décorer l’expérience. Ils organisent la manière dont le sol est vu. Une descendante guadeloupéenne qui a lu la Poétique de la Relation ne demande pas la même chose à un ancien d’Ouidah qu’un descendant afro-américain qui a lu Lose Your Mother de Saidiya Hartman — les deux demandes sont légitimes, mais elles ne sont pas identiques.

Concrètement : la première insistera pour comprendre comment la lignée Fon a survécu, transformée, dans le quimbois et dans les récits familiaux ; le second insistera davantage sur le monument, sur la Porte, sur la mise en présence du lieu où l’oubli a été fabriqué. Notre travail, en tant qu’opérateur, est de calibrer l’accompagnement à ce que la lecture préalable a construit. Cela demande, pour le lectorat francophone, une préparation opérateur bilingue — nous devons connaître Hartman et Glissant, Gilroy et Fanon, Sharpe et Condé, sans les confondre et sans les hiérarchiser.

Deux — les créolités arrivent avec leur propre bibliographie

La différence la plus visible entre la vague francophone et la vague anglophone est bibliographique. Une descendante haïtienne qui arrive à Cotonou n’a pas eu besoin d’attendre le 1619 Project pour connaître, dans le détail, l’histoire de la traite — Haïti l’enseigne à l’école depuis 1804. Une descendante antillaise qui arrive n’a pas eu besoin de découvrir Frantz Fanon à l’université — Fanon est né à Fort-de-France en 1925, il est enseigné localement dès la classe de première dans certains lycées. Une descendante guyanaise qui arrive avec les textes de Léon-Gontran Damas dans les mains n’est pas en train de découvrir la négritude — elle en est héritière directe.

Cette différence bibliographique change la conversation qui se tient à Ouidah. L’ancien qui reçoit un visiteur antillais peut supposer, avec raison, que l’histoire du Dahomey n’est pas une découverte — elle est une reconnaissance. Cela ne veut pas dire que la visite est plus facile ; cela veut dire qu’elle porte sur d’autres questions. Souvent des questions plus politiques (la souveraineté, la départementalisation, la réparation), souvent des questions plus littéraires (comment le Fon parle dans le créole d’aujourd’hui, ce que la mangrove condéenne fait avec la lagune d’Ouidah), presque toujours des questions plus tressées.

Trois — le silence francophone d’État est un fait, pas un vide

L’absence d’un Year of Return francophone n’est pas une absence neutre. C’est un fait politique. La conversation francophone du retour se tient malgré ce silence, dans les universités antillaises, dans les associations culturelles haïtiennes de Paris et de Montréal, dans les revues comme Africultures, Politique africaine ou Éthiopiques, dans les podcasts Kiffe ta race ou Le Tchip, dans les tribunes qu’un Achille Mbembe ou une Françoise Vergès signent dans Le Monde diplomatique. Elle se tient. Elle est nombreuse. Elle n’a pas besoin d’un aval d’État pour exister.

Ce que cela produit pour nous, opérateurs à Cotonou : les visiteurs francophones arrivent souvent envoyés par un réseau — un professeur, une chaire universitaire, une revue, une association familiale, un cercle de lecture — plus que par une campagne. Cela change notre rapport à eux. Nous ne sommes pas au bout d’un entonnoir marketing ; nous sommes au bout d’une conversation intellectuelle qui a déjà eu lieu, ailleurs, dans laquelle nous sommes invités à répondre.

Ce que nous faisons différemment aujourd’hui

La vague francophone a changé notre pratique. Six choses concrètes :

Une — nous avons doublé la bibliographie française de la pochette de préparation. L’ancienne pochette recommandait un lecteur généraliste Afrique de l’Ouest ; la nouvelle est spécifique — Césaire, Fanon, Glissant, Condé, Chamoiseau, Suzanne Césaire, Rokhaya Diallo, Maboula Soumahoro, Achille Mbembe, Françoise Vergès, plus Ibrahima Thioub et Ana Lucia Araujo pour la traite, plus Suzanne Preston Blier pour le Vodun.

Deux — nous préparons les anciens différemment quand le groupe est francophone. L’ancien d’Ouidah qui reçoit un groupe antillais sait, en amont, que le groupe arrive avec Césaire et avec Fanon. La conversation n’a pas besoin de commencer par la pédagogie de base. Elle peut commencer plus haut, sur des questions plus fines.

Trois — nous avons ajouté des visites que les groupes anglophones ne demandent pas. Le Musée de la Fondation Zinsou à Cotonou, la Bibliothèque nationale du Bénin, parfois une rencontre avec un chercheur de l’IRD-Cotonou ou de l’Université d’Abomey-Calavi qui a publié en français chez Karthala. Les groupes francophones s’y engagent d’une manière que les groupes anglophones, souvent, ne demandent pas — parce que le champ académique francophone est leur champ.

Quatre — Femi appelle en français quand le groupe est francophone. Cela devrait aller sans dire. C’est la première chose qu’un opérateur qui prétend accompagner sérieusement une diaspora francophone doit régler. Nous l’avons réglé de longue date.

Cinq — le troisième seuil, l’appel à J+30, se fait en français. Cet appel n’existe pas chez la plupart des opérateurs. Il existe chez nous parce que la deuxième vague — anglophone comme francophone — nous a dit, année après année, que le retour à la maison était l’endroit où le voyage se déposait vraiment. L’appel à un mois est court, 30 à 45 minutes, et il porte sur ce qui a bougé depuis le retour, pas sur un retour d’expérience commercial.

Six — nous refusons certaines demandes plus franchement. Quand une descendante nous demande une cérémonie de nommage montée pour la visite, ou une initiation en cinq jours, ou une photo de groupe à la Porte, nous le refusons — et nous le faisons en expliquant pourquoi, dans le vocabulaire de la personne. Pour un lectorat qui a lu Glissant, expliquer que l’authenticité n’est pas la même chose que le folklore prend moins de temps que pour un lectorat qui n’a pas de références équivalentes.

Ce que nous ne faisons toujours pas

La liste des choses que nous ne faisons pas est la même que celle de la cornerstone hub. Les visiteurs francophones nous demandent parfois de la reconsidérer. Nous ne le faisons pas.

Nous ne mettons pas en scène de cérémonies de nommage pour descendants. Si le visiteur veut un nommage, nous pouvons organiser une introduction à un temple Vodun précis avec l’entendu explicite que l’initiation est un engagement pluriannuel — et nous nous retirons alors de la transaction, parce que ce n’est pas à nous de la porter.

Nous ne vendons pas de rituels roi d’un jour, même quand des partenaires opérateurs européens nous les demandent.

Nous ne comprimons pas le voyage sous dix jours pour un premier retour sur la Côte des esclaves. Le sol ne se comprime pas et la cérémonie non plus ; un tour des faits saillants de cinq jours ne sert ni le visiteur ni les anciens.

Nous ne faisons pas de photos de groupe à la Porte. Nous ne vendons pas de tee-shirts Retour Bénin. Il n’y a pas de merchandising.

Ces refus ne sont pas une posture morale. C’est ce que nous avons appris cinq années d’accompagnement — le voyage travaille mieux sans ces choses.

Si vous lisez ceci en 2027 ou 2028

Ces notes ont été prises en juillet 2026, depuis Cotonou, en regardant en arrière cinq années d’accueil de la vague francophone. Si vous les lisez plus tard, la vague aura encore bougé. Il y aura une troisième phase — probablement marquée par plus de descendants venant de la francophonie africaine intra-continentale (Sénégal, Côte d’Ivoire, Cameroun, RDC — voisins de mémoire qui commencent à venir non pas comme touristes mais comme cousins de traite), par plus de descendants haïtiens venant depuis la diaspora américaine et canadienne, par plus de descendants brésiliens et colombiens dont les lignées sont passées par cette côte sans avoir jamais été nommées dans la conversation nord-atlantique du retour. Cette troisième phase demandera d’autres choses.

Le point de cette note est que le retour n’est pas fini. Il a des phases. Chacune demande aux opérateurs, aux anciens, au sol lui-même de s’ajuster. La première vague anglophone a rompu un silence. La vague francophone travaille dans un silence différent — le silence francophone d’État — mais elle produit sa propre densité intellectuelle et affective. La troisième vague, quand elle viendra, aura son travail propre.

Si vous êtes descendant, en train de penser à venir — depuis Fort-de-France, depuis Cayenne, depuis Port-au-Prince, depuis Montréal, depuis Paris, depuis Dakar où la conversation panafricaine reprend une autre couleur — lisez ces notes comme la lecture honnête d’une phase par un opérateur qui la reçoit, et sachez que nous lirons votre demande d’entretien de découverte avec la même honnêteté quand l’heure viendra.

Cette note accompagne notre guide pour les descendants francophones, Retour sur la Côte des esclaves — un texte plus long qui pose le cadre historique et pratique à l’intérieur duquel les observations ci-dessus se tiennent.


À propos de l’auteur

Fèmi (Oluwafemi Kochoni) · Fondateur et directeur des programmes culturels · Heritage & Routes · Cotonou, Bénin

Fèmi dirige Heritage & Routes depuis Cotonou. Né sur la Côte des esclaves, formé à l’Université de l’Iowa (États-Unis) et à Wageningen University & Research (Pays-Bas), il accompagne depuis plus de dix ans des universitaires, des équipes de documentaire et des descendants francophones et anglophones sur les routes de la mémoire béninoise, togolaise et ghanéenne.

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