Guèlèdè à l’UNESCO — ce que l’inscription de 2008 dit et ne dit pas

Field Notes · Patrimoine Vodun · 14 min de lecture

Guèlèdè à l'UNESCO — ce que l'inscription de 2008 dit et ne dit pas

Le patrimoine oral et culturel Gèlèdè a été inscrit à la Liste représentative de l'UNESCO en 2008. L'inscription est précieuse. Elle est aussi incomplète.

Par Fèmi · Cotonou, juin 2026

En novembre 2008, à la troisième session du Comité intergouvernemental pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, réuni à Istanbul, le patrimoine oral et culturel Gèlèdè a été incorporé à la Liste représentative de l'UNESCO. Le dossier avait été soumis conjointement par le Bénin, le Nigeria et le Togo — trois États modernes à travers lesquels le complexe religieux yoruba-nago du Guèlèdè est pratiqué. Pour Porto-Novo, l'un des grands centres de pratique survivante du Guèlèdè, l'inscription était une consécration institutionnelle d'une tradition portée, génération après génération, sans besoin de reconnaissance extérieure.

Pour les voyageurs qui préparent leur venue au Festival des Masques de Porto-Novo, le dossier UNESCO est la référence institutionnelle la plus accessible sur le Guèlèdè en français. C'est aussi, pour des raisons que nous explorerons ici, une référence partielle. Savoir ce qui est dans le dossier et ce qui n'y est pas façonne la disposition avec laquelle un visiteur lit la danse.

Ce que l'inscription nomme

Le texte UNESCO décrit le Guèlèdè comme une célébration de la puissance spirituelle des femmes — particulièrement les femmes âgées et les mères ancestrales connues dans la religion yoruba comme les Ìyá-mi. La danse, note l'inscription, est une discussion morale publique conduite par la performance : les masques eux-mêmes sont sculptés dans le bois, plus petits que les masques textiles de l'Egungun ou du Zangbeto, et représentent des scènes reconnaissables de la vie contemporaine — une marchande prise à truquer ses poids, un fonctionnaire corrompu, un politicien, un adolescent rivé à son téléphone — joués avec humour, exagération et satire sociale pointue.

Le dossier reconnaît la fonction d'imputabilité communautaire du Guèlèdè. Là où un système judiciaire pourrait sanctionner un fautif ou une institution religieuse pourrait l'excommunier, le Guèlèdè nomme le fautif par la danse, devant la communauté, avec les ressources imaginatives du masque, de la musique et du mouvement. La nomination n'est pas anonyme. Les membres de la communauté reconnaissent qui est représenté. La honte, dans le registre Guèlèdè, est aussi pédagogie.

L'inscription évoque aussi la dimension matrilinéaire. Le Guèlèdè est, dans la lecture traditionnelle, exécuté par les hommes mais pour les femmes — rituel où le performeur masculin honore le principe féminin qui, dans la cosmologie yoruba, détient la puissance plus profonde de la lignée. Les Ìyá-mi sont adressées ; les hommes dansent pour elles.

« Le Guèlèdè est exécuté par les hommes, pour les femmes, en l'honneur des mères qui détiennent la puissance plus profonde. La matrilinéarité est la cosmologie. La danse est le protocole. »

Ce que l'inscription ne nomme pas

À la lecture attentive, le dossier UNESCO est le dossier d'une inscription, pas le dossier de la tradition. Il décrit le Guèlèdè dans des termes qu'un comité intergouvernemental peut adopter — célébration des femmes, imputabilité communautaire, danse, musique et masque. Ces descriptions sont exactes mais fonctionnelles. Ce qu'elles ne communiquent pas, et ne pouvaient communiquer dans le registre d'inscription, c'est la profondeur religieuse de la pratique.

Le Guèlèdè n'est pas, dans l'auto-compréhension du pratiquant, une « célébration des femmes » au sens où un lecteur occidental pourrait recevoir cette formule. C'est une adresse aux Ìyá-mi — les mères ancestrales — qui dans la cosmologie yoruba peuvent retirer ou accorder les conditions mêmes de la vie. Les Ìyá-mi sont à la fois la source de la fertilité et la source du retrait. Elles ne sont pas symboliques. La danse est exécutée pour maintenir l'alignement avec elles. La « célébration » est une transaction à l'intérieur d'une relation religieuse que l'inscription, par définition, abstrait.

Le troisième élément que l'inscription ne met pas au premier plan est la dimension diasporique. L'inscription jointe Bénin-Nigeria-Togo était déjà une déclaration que le complexe religieux yoruba-nago traverse les frontières modernes. Ce que l'inscription ne peut pas pleinement nommer, c'est que le Guèlèdè, comme l'Egungun, a voyagé avec la traite transatlantique. À Cuba, au Brésil — particulièrement à Bahia, où la tradition Candomblé Ketu préserve les formes religieuses yoruba — le Guèlèdè a des descendants. Le Guèlèdè de Porto-Novo est l'ancrage ouest-africain d'une géographie religieuse qui court jusqu'à Salvador et La Havane.

La lecture francophone — Verger à Tokpa

Pour le lectorat francophone, il existe une porte d'entrée que le dossier UNESCO n'évoque pas : Pierre Verger, photographe-ethnographe qui a vécu dans le quartier Tokpa de Porto-Novo entre 1948 et 1953, et qui a documenté tout au long de sa vie le pont religieux entre Porto-Novo et Salvador de Bahia. Verger, dans ses Notes sur le culte des Orisha et Vodun (IFAN, 1957) puis dans Dieux d'Afrique (Hartmann, 1954), a écrit le Guèlèdè et l'Egungun en français avec une profondeur que la fiche UNESCO n'a ni l'espace ni le mandat de rendre. Pour le voyageur français qui prépare Porto-Novo, ouvrir Verger en parallèle de la fiche UNESCO, c'est passer de la reconnaissance institutionnelle à l'observation ethnographique.

Bernard Maupoil, dans La Géomancie à l'ancienne Côte des Esclaves (IFAN, 1943), donne par ailleurs le précis le plus dense sur les sociétés masquées du Porto-Novo précolonial — référence académique que la fiche UNESCO ne pouvait pas convoquer mais qui éclaire ce que Verger photographiait quinze ans plus tard.

La lecture que l'inscription rend possible

Pour le voyageur qui arrive à Porto-Novo, le dossier UNESCO est le bon point de départ — non parce qu'il est exhaustif, mais parce qu'il accorde à la pratique la dignité institutionnelle qui vous permet de la prendre au sérieux. Une fois la fiche lue, vous avez un vocabulaire pour ce que vous verrez : la matrilinéarité, la fonction morale, la danse-comme-discussion. Vous n'arrivez pas vides.

De là, la lecture plus profonde se fait dans les journées du festival et dans les journées qui suivent. Les Ìyá-mi, le cadre religieux, la dimension diasporique — émergent si vous laissez la performance publique être une porte plutôt qu'une conclusion. La profondeur cosmologique n'est pas visible pour le visiteur ; le travail du visiteur est de reconnaître que ce qu'il voit est, dans la lecture propre de la communauté, la surface de quelque chose de bien plus profond. L'UNESCO a inscrit la surface. La surface est précieuse. La profondeur appartient à la communauté.

Pour aller plus loin

Cet article fait partie de notre topic cluster autour de la cornerstone Festival des Masques de Porto-Novo. Field Notes liés : Lire les Egungun sans initiation · Zangbeto au crépuscule.

Sources : Dossier UNESCO Le patrimoine oral et culturel Gèlèdè (Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, 2008) ; Pierre Verger, Notes sur le culte des Orisha et Vodun (IFAN, 1957) et Dieux d'Afrique (Hartmann, 1954) ; Bernard Maupoil, La Géomancie à l'ancienne Côte des Esclaves (IFAN, 1943) ; Henry John Drewal et Margaret Thompson Drewal, Gelede : Art and Female Power among the Yoruba (Indiana University Press, 1990).

Retour en haut